Fuck it!

Tels étaient les mots qui brillaient sur l’écran du terminal. Il allait bientôt les envoyer sur sa page, un dernier message à ses amis, s’il en avait vraiment. Il manipulait nerveusement la bande de papier ciré sur laquelle étaient collés les octogones qui lui permettraient d’en finir une fois pour toutes. Il y en avait dix en tout; six roses et quatre vertes. Dans les deux cas, c’était la surdose assurée; avec les roses son cœur s’arrêterait et avec les vertes, pour peu qu’il ne soit pas trouvé avant, son cerveau allait être réduit en bouillie. Déjà, il avait apposé sur son avant-bras trois points noirs. Le premier était maintenant devenu d’un gris très pâle, indiquant que la drogue était pratiquement tout absorbée. Les deux autres, il venait seulement de les appliquer. Il se sentait légèrement grisé, le loft lui semblait baigné dans une lumière éthérée, l’éclairage ambiant semblait être filtré dans un kaléidoscope multicolore, la douleur qu’il ressentait il y a quelques minutes à peine s’estompait. Devant lui, sur un bout de facture, il s’était laissé une note : « N’oublie pas ce que tu t’es promis de faire … Fuck it! Fuck it all! »

Il avait dans chaque oreille un écouteur qui brillait d’une douce lumière bleutée qui pulsait régulièrement. Sur son poste de travail, un cube se trouvait un cube semi-transparent qui pulsait au même rythme. Sa lumière variait en couleurs aléatoirement. On eut dit que des lucioles y étaient prises laissant des cheveux d’anges derrière elles, aux mêmes couleurs que le cube lui-même. Il tapa sur le cube deux fois. Sur l’écran devant lui apparut un menu musical. Il toucha ensuite l’écran pour sélectionner une vieille pièce de M83 enregistrée près de deux siècles plus tôt : « I Guess I’m Floating ». Il la fit jouer en boucle. Les effets des deux autres points noirs commençaient à se faire sentir, les lumières autour dansaient, toujours plus intenses. La musique jouait en un écho surnaturel.

Zac était technicien dans une grande firme de sécurité. Malgré son titre, c’est lui qui avait conçu les fondements de ce que tous appelaient maintenant « la grande muraille ». Son système de protection assurait l’intégrité des données informatiques, de Montréal et au fil du temps, il avait greffé des modules de sécurité physique. Toutes les caméras de la ville étaient reliées à ce système qui depuis les quinze dernières années a été prouvé inviolable. Malgré son poste enviable, Zac éprouvait une lassitude qui le grugeait de l’intérieur. Désillusionné par les magouilles des décideurs de la ville. Découragé de constater que depuis le début du vingt et unième siècle, le peuple ne se nourrissait plus que d’illusions et que rien ne laissait présager que les choses changeraient bientôt, il se disait qu’il n’y avait plus rien à faire. Il n’en voulait plus de ce monde, du froid, de la solitude, de cette vie synthétique qu’était devenue la sienne. Ce soir; il en finirait.

C’est mon dernier soir! Fuck it! Fuck le monde, fuck la job, fuck les artifices

Il n’avait pas encore envoyé le message sur sa page. Il flottait, grisé. Les points noirs, les « App » comme on les nommait, provoquaient un sentiment d’apesanteur et de douce euphorie. Enivré, Zac se décida à changer de chanson. Il resta avec M83, mais pour l’accompagné sur son tout dernier trajet, il choisit « Lower Your Eyelids to die with the sun »… en boucle.

« N’oublie pas ce que tu t’es promis de faire … Fuck it! Fuck it all! »

Il prit la bande de papier ciré, hésitant. Il y a encore de l’espoir… il y a l’Île. S’il y a un ultime espoir, c’est dans l’île.

Mais l’île est un territoire hostile pour les Montréalais. Depuis la grande révolution, ils se sont fermés à la société ultra moderne. Ils sont bien sûr connectés, mais ils refusent d’accepter ce qu’ils considèrent comme l’assouvissement à la technologie. Pour eux, la société est devenue esclave d’un monde hyper connecté, déshumanisé. L’Île est autosuffisante, ses habitants pourraient y rester toute leur vie sans jamais avoir à en sortir. C’est une communauté dont les valeurs diffèrent totalement du reste du monde. Zac a souvent songé à s’y présenter. Mais n’entre pas dans l’Île qui veut. Dans la majorité des cas, ce sont les gens de l’Île qui recrutent les nouveaux arrivants. Zac faisant partie de l’élite technologique du monde externe, peu lui feraient confiance. Conscient de ce désavantage, ne voyant plus aucune place pour lui. La seule option était l’ultime sacrifice.

C’est mon dernier soir! Fuck it! Fuck le monde, fuck la job, fuck les artifices

Zac pris la bande de papier ciré et un à un, il colla sur son avant-bras les six octogones roses. Toujours grisé par les points noirs qui lentement se dissipaient dans son corps, il avait à peine conscience de la gravité de son geste. Mais chaque fois, il lisait sa note  « N’oublie pas ce que tu t’es promis de faire … » Il allait mourir maintenant, il le savait. Plus de douleur, il ne serait plus reclus. L’absence d’amour dans sa vie ne lui ferait plus mal… enfin, il serait libéré. Il en était à appliquer les octogones verts. Déjà, les roses commençaient à faire effet. Leur action étant très rapide. Il ne ressentait plus rien. Plus de douleur, plus de tristesse, plus de sentiment de culpabilité. Quelques heures encore, il serait libéré. Il appliqua le dernier octogone vert.

Maintenant… il est maintenant le temps de publier son dernier texte. Son testament, son dernier cri d’amour et d’espoir perdus. Qui allait l’entendre? Il s’en foutait… il ne voulait plus savoir. Voilà, c’est fait. Il pouvait maintenant se laisser bercer par les lumières, la musique et ses rêves enfouis. Non seulement se sentait-il flotter, mais il avait une agréable sensation de chaleur qui l’enveloppait, tel un cercueil virtuel qui lui assurait un départ confortable. Les paupières lourdes, il se laissait bercer. C’est fini… merci… c’est fini.

Au Centre d’Information générale de Montréal, ce message apparut sur les écrans : « C’est mon dernier soir! Fuck it! Fuck le monde, fuck la job, fuck les artifices ».

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Jeff Rousseau fut le premier à être informé de la sitation de Zac. Comme s’il s’agissait d’un simple dégât d’eau, il assigna immédiatement une équipe pour se rendre sur les lieux de l’éventuel suicide.
– Équipe 48, rendez-vous immédiatement au 118 Fleury Est. Assurez-vous d’être discret et apporter le sujet au centre médical.

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