Le matin est froid. J’ai volontairement laissé la fenêtre ouverte. Je suis seul dans cette chambre où on peut loger six personnes. J’ai pris le lit du bas, à droite en entrant dans la chambre. La nuit s’achève, l’insomnie n’est pas restée à Montréal, mais j’avoue cette fois que ça ne me dérange pas beaucoup; je suis en vacances. La lumière bleutée filtre à travers le rideau beige et pratiquement transparent. L’air qui provient de la fenêtre est froid et humide, mon corps se crispe alors que je sors du lit. Je prends une grande respiration et je ressens une immense satisfaction. L’air est pur avec un fond d’herbe mouillée et de sapinage. J’entends les outardes qui survolent le lac tout près, c’est une belle journée qui s’annonce. Elle sera couverte, il va probablement pleuvoir. Mais c’est une belle journée qui s’annonce, car je suis ici où mon cœur bat le plus fort. C’est mon premier matin à l’auberge de jeunesse de Whistler. J’ai cet inébranlable sentiment que je suis plus que juste dans une auberge, j’ai l’impression d’être chez moi. J’ai envie de dire que cet endroit « est à moi ». Mais dans les faits, peut-être que c’est moi qui appartiens à ces terres, peut-être qu’il y a près de vingt-cinq ans maintenant, j’y ai pris racine et qu’elles sont maintenant plus fortes que jamais. Non, cet endroit n’est pas mien. J’appartiens à cet endroit.

Dans quelques semaines à peine, cette auberge cessera ses activités. Pourtant, c’est très certainement l’une des plus belles auberges de jeunesse du Canada. Mais elle ne fait pas ses frais. Les trente-six places ne sont pas suffisantes pour assurer sa survie. J’ai un petit pincement au cœur quand j’y pense. Mais je suis vraiment heureux d’être ici pour vivre ces derniers moments. Je prends une grande respiration, l’air froid emplit mes poumons, j’ai un léger frisson en ressentant une légère brise me caresser la nuque alors que je suis tout près de la fenêtre. Il est temps de mettre le pied dehors.

Vestibule

Je sors par le vestibule, une sorte d’antichambre séparant l’auberge de l’extérieur. Il y règne une odeur de bois moisi, pas forcément agréable, mais caractéristique d’une vieille demeure. J’arrive dehors, les brumes ne sont pas encore tout à fait levées sur le lac Alta. Je suis pieds nus dans l’herbe et c’est terriblement froid. Mais j’aime ce sentiment, j’ai cette impression que ça me connecte un peu plus au moment présent. Il y a presque vingt-cinq ans, j’étais un jeune adulte qui n’arrivait pas encore à comprendre combien le moment présent peut être beau. Bien sûr j’ai aimé chaque instant passé ici. Aujourd’hui, c’est plus fort. Je l’apprécie tellement plus. Les souvenirs du passé sont vagues. Au diable le passé… C’est maintenant qui compte.

Caméra au cou, j’entreprends une toute petite randonnée le long de la voie ferrée. Celle où j’ai placé des sous sur les rails pour les récupérer le lendemain, sans doute au même moment, au lever des brumes sur le lac. Je fais fit de l’avertissement qui m’intime de quitter la voie ferrée sans quoi je suis passible d’une amende. Je marche sur les rails du temps, sur un souvenir vieux de vingt-cinq ans. Y’a mon cœur qui s’emballe, je me sens adolescent, captivé par une émotion toute simple. Celle d’être simplement là. Je m’approprie le moment, il est mien. Ces quelques secondes je les vole pour que personne ne puisse y avoir accès. Je suis égoïste, c’est mon bout de rail, cette fraîcheur est à moi, cette photo figera le tout dans le temps.

Whistler 2010

Whistler… je t’aime!

Peut-être un jour je pourrai devenir résident permanent. Me lever un matin clair et voir ce sommet que j’ai foulé avec tant de plaisir. Peut-être un jour ce sera une randonnée régulière au sommet de cette belle montagne qui n’a pour moi que de beaux souvenirs. Peut-être un jour je pourrai partager des centaines de photos magiques de cet endroit qui m’a un jour et pour toujours, envoûté.

Il y a du W dans mon avenir.

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