Ils s’étaient réfugiés dans les sous-sols de l’Ile, le temps de faire le point sur la situation et d’établir un nouveau plan d’action. Une chose était claire, il se passait quelque chose de douteux. Depuis que la nouvelle fonction d’information fut accepté par les haut dirigeants de la république, plus aucuns des rebelles n’étaient à l’abri et il ne semblait y avoir aucune façon de contourner le problème. Bien qu’aucun n’avait à craindre d’être mis aux arrêts, la situation compliquait leur enquête. Si chacun pouvait être repéré en temps réel, il ne s’agissait que d’un simple programme d’analyse pour que les autorités en viennent à la conclusion que le groupe concentrait ses énergies sur les différents centres données. Bien que réputés inviolables, on se doutait que certaines personnes, avec de bonnes ressources techniques et de bons contacts à l’interne pouvaient avoir accès à d’importants serveurs. Ils avaient bien raison d’avoir peur. Élio lui-même y était entré après sa convalescence pour obtenir des informations précieuse qui lui permirent ensuite de participer à la conception de l’Ile. Grâce à lui, les dirigeants avaient abdiqués dans leurs efforts d’en prendre le contrôle, discrètement. L’Ile était désormais le lieu de rencontre des marginaux qui préféraient les anciennes technologies, moins attrayantes mais beaucoup moins envahissantes, moins curieuses. Ils voyaient la population en générale comme de petits robots, programmés à grand coups de propagandes discrètes maquillées en web-séries ou en web-réalité. Il y avait très peu de radio communication dans l’Ile et la plupart du temps, elles étaient concentrées dans les sous-sols, parfaitement isolées du monde extérieur. Et surtout elles étaient souvent réservées aux leaders de l’Ile.

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Élio était dans ses appartements au dixième sous-sol. Un vaste loft de deux mille mètres carrés dont il s’était servi pour tester ses techniques d’isolations des ondes. Il n’était pas rare de voir quelques visiteurs venus de la surface quand Élio démarrait les projecteurs holographiques. Mais parfois, comme maintenant, il bloquait les accès, il voulait être seul. Il avait choisis un programme de fractales trois dimensions. Les préférences étaient fixées dans des teintes de vert et de bleu. Alors qu’il marchait, il avait l’impression d’entrer dans les fractales. Il pouvait les observer comme on observe des fleurs. À l’occasion, il se plaçait dans une zone moins bien couverte par les projecteurs et un bout de fractale disparaissait. Mais en gros il était bien satisfait du système qu’il avait installé avec quelque copains. D’ailleurs, chacun en avait aussi une variante. C’était utile pour faire des conférences visuelles. Tout était si bien installé qu’il était presque possible d’oublier qu’on ne se trouvait pas en présence d’hologrammes. Mais les voix semblaient venir uniquement de l’image, et non de haut-parleurs situés tout autour du loft.

Alors qu’il se penchait vers une superbe fractale bleue pour l’observer sous un angle différent, tout disparut. L’image d’une femme presque entièrement dénudée prenait maintenant place au centre du loft. C’était une courte vidéo en trois dimensions. Elle était accompagnée d’un message vocal qui était bien loin de l’ambiance de l’image.

« Non mais c’est quoi ton ostie de problème? Tu me laisse tomber? Comme ça? Eille t’es bizarre toi!… T’es même pas… »

Il avait coupé la transmission. C’était inutile d’en entendre plus. Il savait bien que son geste allait générer une certaine frustration. Pouvait blesser même. Mais sa décision était prise. Plus question de perdre du temps avec un situation qui semblait mener nulle part. C’était à tout le moins sa perception. Il avait souvent eu tors par le passé, mais il refusait de s’exposer, une autre fois, à une déception qui allait une fois de plus affecter son humeur et sa propre perception. Pourtant, quelques semaines auparavant, il s’était pris au jeu de ses échanges virtuels, il avait échangé avec elle comme il n’osait que très rarement le faire. Puis, silence. N’étant pas du genre à demander encore et encore des nouvelles, après le dernier entretient, il avait jugé que la situation manquait de sérieux. Il songeait à couper les contacts. À tors ou à raison.

« Fractales, rouge, jaune. Haute saturation » commanda-t-il. Le programme de projection de fractales redémarra mais cette fois les couleurs étaient beaucoup plus vives et chaudes. Certaines rouges donnaient l’impression de voir du sang dans les fractales, il avait un pincement au cœur. Il poussa un long soupir lors d’une nouvelle itération particulièrement sombre. À travers les formes abstraites aux arrêtes tranchantes, il avait l’impression de voir une partie de sa propre vie. Au centre de la forme, une sphère grise, matte. C’est mon cœur pensa-t-il. Une vie rouge lugubre avec au centre un cœur devenu froid et sans couleur à cause de son isolement, sa lourde solitude. Et une fois de plus, il avait décidé de ne laisser personne s’approcher de la sphère. Pas sans avoir la certitude que la démarche était bien sincère. Un système de protection exacerbé par sa vie dans les excès de tout acabits et un douloureux souvenir d’un amour qu’il ne pu jamais remplacer. Il s’était emmuré dans son propre piège.

« Ciel étoilé, ciel d’hiver, Cassiopée, température 15 Celsius, musique d’ambiance électronique ». Les fractales disparurent et tout le loft était soudainement devenu un immense ciel étoilé. Au zénith, sa constellation Cassiopée qui lui rappelait les années où il s’estimait vraiment heureux. Ces années où il rencontrait celle qu’il appelait sa Muse. Il prit place dans son fauteuil G0 (*1). Tel que commandé, la température de la pièce s’abaissa brutalement. Mais c’était ce qu’il aimait. En quelques minutes, il s’enfonça dans un profond sommeil. Si au début ses rêves le berçaient, bientôt il reverrait le corps de Maxime et tout juste au dessus, la main avec un jonc rouge.

*1: Fauteuil à gravité zéro
(Image: Srino Zurinic sur Widescreen Wallpaper)

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